Glossaire


Haut de page

Répondre à cet article

décembre 2014

VIII. Le marché post-capitaliste

Dominique TEMPLE

Si l’on considère qu’il n’y a qu’un principe à l’origine du vivre ensemble il convient de le reconnaître d’abord sous sa forme non édulcorée ou transformée. Aristote conjoint deux observations pour en rendre compte : dans la nature il existe une bienveillance naturelle entre les membres d’une même espèce qui les pousse à s’entraider entre eux. La deuxième idée est que naturellement chaque espèce tend à sa perfection. Et il s’agit donc de savoir qu’elle est cette finalité pour les hommes. Il observe que les hommes ne s’entraident entre eux ni pour se fondre dans une totalité organique qui leur imposerait une loi biologique ni pour bénéficier d’une amélioration de leur condition biologique individuelle : leur finalité est celle de leur conscience, le développement de leur esprit. Dès lors l’entraide humaine diffère de celle des animaux grégaires, des abeilles par exemple.

La réciprocité entre les humains – la réciprocité anthropologique – est plus qu’une interaction biologique, c’est une réciprocité psychologique qui permet à la conscience de l’un de se relativiser par la conscience de l’autre pour engendrer une valeur de référence pour chacune de leurs prestations, et qui alors acquièrent du sens : ainsi au lieu de produire pour soi il s’agit désormais de produire pour les autres, et réciproquement. Or, la relativisation qu’autorise cette réciprocité anthropologique est le contraire de l’épreuve de force qu’engage chacun pour son compte dans une interaction de forces physiques ou biologiques.

Lorsque la parole traduit la valeur acquise dans une relation de réciprocité elle porte témoignage non seulement de cette valeur mais de l’impératif de reproduire sa matrice sous peine de sa disparition, et si celle-ci est alors reproduite la valeur ne cesse de s’accroître. Autrement dit, toute valeur qui ordonne l’action à sa reproduction se parle à elle-même pour engendrer davantage de valeur : la paix, par exemple, la liberté, etc. L’économie humaine est donc naturellement ordonnée à la vie mais aussi à l’éthique.

Il n’empêche que lorsque la liberté, qui est sans doute la plus essentielle de toutes les valeurs, ordonne de reproduire les conditions de sa naissance s’engage une alternative : car la possession de ces conditions est significative d’une force dont l’individu est tenté de s’emparer à son profit dès lors qu’il lui semble que tout le monde ne peut en bénéficier. Et si les ressources sont en quantité limitée, se pose la question du pouvoir de la liberté de chacun, et aussitôt se profile l’alternative entre la réciprocité et le rapport de force.

C’est alors que l’on a imaginé que l’homme serait contraint par la concurrence à substituer à l’entraide réciproque la guerre de tous contre tous. Y fait obstacle la puissance de la pensée qui, elle, est née de la réciprocité. Mais qu’importe, dit une nouvelle génération de philosophes (Hobbes & co.), l’homme peut se servir de la raison dans son intérêt et de façon fort utile puisqu’elle lui permet de différer la guerre jusqu’à ce qu’il soit assuré d’un avantage qui lui assure la victoire totale. L’antinomie entre la puissance et le pouvoir est il est vrai donnée dès l’origine. Dans les traditions antiques, l’une est attribuée à la conscience divine et l’autre à celle de l’ange qui retombe dans l’animalité (Dieu et Satan par exemple dans la Bible). Aujourd’hui, le philosophe parle de raison sensée et de raison arbitraire.

Mais revenons au marché ! Sur les places de marché des Andes, le même homme s’habille en costume occidental pour vendre une part de sa production sur le quartier réservé au libre-échange et se trouve quelques heures plus tard au quartier réservé au marché de réciprocité : il est vêtu du poncho rouge rayé de noir de sa communauté. Il a changé de tenue ! Mais plus souvent les catégories que nous avons essayé de préciser sont toutes mêlées sur la même place, le commerçant passe en un instant d’une relation de réciprocité à une relation de libre-échange sans même s’en rendre compte ou sans en faire cas. C’est au politique de donner la préférence à telle ou telle structure. Il n’est pas innocent d’accorder un vaste espace communal à la construction d’un supermarché capitaliste ou à une place de marché populaire. Toutefois aujourd’hui il n’existe plus qu’une idéologie, on l’a dit, qui s’impose au niveau de l’Etat, et il est même impossible de faire reconnaître l’alternative à la recherche et à l’enseignement officiels qui lui sont affiliés. Pourtant les faits sont là : le système capitaliste est obsolète. Et le peuple aussi compromis soit-il avec le système n’en résiste pas moins à son intégration. Sur les places de marché il s’invite toujours à un moment de convivialité où chacun exprime ses sentiments. L’essentiel est la rencontre d’autrui. Le salut en est le symbole si puissant qu’un geste infime suffit à le signifier. Les “allées” du marché permettent de déambuler, de se rencontrer, de se reposer. Et, trace des origines, car c’est par eux qu’au commencement chacun s’est nommé pour témoigner de l’émotion qui naissait de sa relation à autrui, le chant et la danse expriment toujours la liberté : il n’est pas de marché traditionnel qui n’entoure un ou plusieurs kiosques à musique, de place de marché qui ne puisse devenir place à danser au cœur des villages, mais aussi se transformer en théâtres où se produisent acteurs, décorateurs, troubadours, et saltimbanques, conteurs et poètes qui viennent déclarer tragédies et leçons philosophiques, mythes et histoires [1].

Nous sommes sortis du marché… Nous sommes sortis du marché parce que les prestations ne sont plus commandées par la chreia – par la réciprocité – et par l’obligation morale qui lui sert de clef de voûte, mais nous y sommes encore dans l’exercice d’une créativité où chacun excelle dans son art de façon gratuite puisque toute nécessité est surpassée, avec l’ambition d’être reconnu d’autrui pas seulement dans l’état de droit d’une société de ressentiment où chacun protège son minimum vital, mais comme créateur de la société. Le marché ne se contente pas de la satisfaction de la chreia, il exige que soit donné cours à l’expression du sentiment commun par la Parole. Ici, naît le Verbe [2]. Celui qui construirait la place du marché sans prévoir la manifestation de la Parole sous tous ces aspects le mutilerait de ses compétences ultimes comme prive un arbre de ses fruits quelqu’un qui détruit ses fleurs.

Résumons notre argumentation.

L’antinomie de l’échange et de la réciprocité, et plus précisément de la réciprocité généralisée et du libre-échange, est donnée dès les origines ainsi que l’alternative entre le pouvoir comme verbe (la puissance) et le pouvoir comme substantif (la domination), entre la liberté sensée et la liberté arbitraire.

La liberté est l’émancipation de la conscience de toute sujétion aux valeurs particulières des structures qui les produisent. Mais elle est un sentiment, une affectivité, et à ce titre elle est absolue. Grâce au marché chaque homme dispose souverainement de cette liberté. Chaque individu est séparé d’autrui par cet absolu. La liberté est efficiente dans l’action, et celle-ci s’exerce sur le monde qui, lui, n’est pas sans limite. Cette limite la contraint à s’exercer en concurrence avec la liberté d’autrui, à se traduire par le pouvoir, à privatiser la propriété et accumuler la valeur d’échange. La fin de l’économie politique n’est alors plus le bonheur, mais la jouissance du pouvoir. Nous avons dit que le marché était le seuil à partir duquel l’amitié entre les hommes, la philia cessait d’être liée au corps à corps de l’alliance et de la filiation. C’est lui qui donne à la réciprocité sa dimension universelle parce qu’il est la matrice des sentiments de justice et de responsabilité, qui s’ajoutent à celui de l’amitié, et parce qu’il produit l’individuation de l’être. Tout homme devient ainsi créateur des valeurs de l’humanité. Nous avons vu comment dans l’Antiquité, l’échange fut soumis aux valeurs constituées à partir des différentes structures de réciprocité et aux aliénations de celles-ci, mais aussi comment il fut l’occasion de s’émanciper de l’imaginaire et de surmonter la guerre. Nous avons vu la liberté se libérer de toute sujétion, devenir arbitraire et inféoder la réciprocité au pouvoir de domination des uns sur les autres grâce à la privatisation de la propriété. Le libre-échange confronte la demande et l’offre dès lors que l’une et l’autre sont le fait d’individus prisonniers de leur intérêt privé. Et nous avons reconnu le pouvoir nu triomphant dans le libre-échange, l’accumulation, enfin l’exploitation capitaliste. La monnaie devient la référence du pouvoir économique. La cité se construit encore à partir de la délibération d’hommes libres et égaux en droit mais alors motivés par leurs seuls intérêts. La confrontation de leurs pouvoirs se concentre sur la propriété privée des moyens de production et du travail, et l’accumulation de valeur d’échange. La spéculation porte sur les ressources, sur les capitaux et les crédits, enfin sur les sources d’émission du crédit. Les Etats eux-mêmes deviennent les propriétés privées du capital. La guerre détruit familles, classes, peuples. Deux guerres mondiales n’ont pas suffit à sanctionner la démesure de la liberté arbitraire, et pas davantage les guerres de décolonisation. Le capitalisme écrase aujourd’hui non seulement l’humanité mais la nature.

Cependant, le marché, le capital, l’argent, ne méritent pas les anathèmes que professent ceux qui confondent réciprocité et échange, et qui disqualifiant l’un éliminent l’autre. Le marché pourvu qu’on ne le mutile pas de sa fonction sociale, la propriété pourvu qu’on ne la privatise pas, le capital pourvu qu’on ne le précipite pas dans le puits sans fond de l’accumulation, l’argent pourvu qu’il soit respecté comme l’équivalent de réciprocité, la valeur pourvu qu’elle ne soit pas réduite à la valeur d’échange, le travail pourvu qu’il ne soit pas forcé, la puissance de travail pourvu qu’elle ne soit pas réduite à la force vitale brute, le bénéfice pourvu qu’il soit partagé et non pas transformé en profit, l’échange pourvu qu’il respecte le principe de réciprocité, contribuent à instaurer l’amitié politique dont rêve la société. Marché de réciprocité simple ou généralisé, marché d’échange de réciprocité, marché de libre-échange, marché capitaliste… ces catégories que nous avons tenté de préciser permettent de soustraire à l’emprise de l’idéologie libérale de vastes espaces qu’elles rendent à la liberté (non plus la liberté arbitraire de l’individu rivé à son intérêt particulier, mais la liberté sensée qui participe à la création de l’humanité commune).

La fonction du marché est toujours la médiation de la production de chacun entre les uns et les autres, la commercialisation de ces productions. Or, la commercialisation aujourd’hui s’est emparée d’un espace virtuel qui supplante en bien des cités modernes la place du marché, le bazar, ou la foire. Il est possible à chacun de se rendre sur cet espace virtuel et annoncer ce qu’il propose au monde entier, et réciproquement il est possible à chacun de s’enquérir directement de la disponibilité de ce dont il a besoin. La disparité des systèmes de valeur sur laquelle s’édifiait l’accumulation primitive disparaît avec la mondialisation de la révolution numérique. Les relations économiques sont démultipliées et médiatisées par une production de moins en moins coûteuse qui met en difficulté la logique du profit fondée sur l’exploitation de la plus-value. Il est vrai que la force de travail est relayée par la compétence technologique qui permet de contrôler toutes les relations de marché de sorte qu’elles contribuent seulement à la croissance du capital, croissance postulée incontournable pour assurer l’intérêt de chacun. Mais l’intelligence artificielle obéit elle-même à des contraintes logiques qui excluent l’irrationnel. L’innovation est dopée par l’information libérée, et le marché incite chacun à produire selon ses dons particuliers à l’avantage du plus grand nombre. La transparence et la gratuité ou l’équivalence de réciprocité, favorisent la qualité de la production assurée par la signature de son auteur. Et du moment que la raison n’est plus rivée au calcul des uns ou des autres, et reporte son efficacité au bénéfice de tous, et que le label fait foi de la responsabilité de chacun, le marché fait droit à la réciprocité généralisée.

La société capitaliste a atteint le faîte de son évolution et ses partisans s’en alarment ! Ils ont raison : les compétences des nouvelles générations substituent en effet à ses rapports de force obsolètes les nouveaux rapports de production d’une société post-capitaliste qui engendrent le respect, la confiance, la solidarité, la justice et la responsabilité, avec une rapidité stupéfiante.

*

Haut de page

Répondre à cet article


Notes

[1] La place du marché protège les producteurs et leurs clients et les employés ainsi que leurs productions ou leurs marchandises des intempéries, du vent, du froid, du soleil, de la pluie, sur les esplanades à découvert, et assurent fontaines et lumières. Elle dispose à leur usage hangars, magasins, abris, prévient le désordre, l’accident. Elle assure la sécurité et l’hygiène. Pour les personnes âgées et pour les enfants elle prévoit des jardins et des jeux, et pour tous, des lieux d’exposition, des cafés où l’invitation permet de nouer le fil de la parole.

[2] C’est donc une deuxième sphère de l’économie politique qui se met en place. Mais n’y a-t-il pas deux actualisations jumelles que l’on puisse nommer “Parole” ou du moins deux logiques antagonistes qui puissent soutenir son discours ? L’une dans le temple l’autre au palais ? Le politique et le religieux ne se sont pas opposés parce qu’ils manifestaient des puissances inconciliables, mais parce qu’ils prétendaient tous deux rendre témoignage de la même vérité avec une logique opposée. Les sciences humaines découvrent aujourd’hui les principes d’union et d’opposition comme deux modalités de la fonction symbolique. La même assemblée élit le juge et le prêtre, seulement rivaux lors qu’ils prétendent au pouvoir : l’économie politique est alors bridée par les deux Paroles qui s’attribuent ses fonctions selon leur idiosyncrasie et leur logique. Ainsi la “parole d’union” préfère témoigner de la redistribution, et la “parole d’opposition” du marché. Deux cultures chacune avec ses chorégraphies, ses chants, ses discours, ses tragédies et ses comédies se font face. Mais la confrontation de ces deux Paroles, c’est une autre histoire !


Répondre à cet article