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septembre 2018

III. Les marchés de réciprocité et de redistribution

Dominique TEMPLE

Les propositions que nous avons résumées jusqu’ici sont issues de l’économie politique enseignée par Aristote. Pourquoi faire appel à Aristote ? Pour cette raison qu’il a le premier énoncé les principes de l’économie politique. Mais on peut trouver partout la même leçon, en Asie, en Amérique, en Afrique. Commentant la naissance du marché en Afrique noire, Jean-Pierre Guingané [1], par exemple, nous rapporte deux légendes de la fondation du marché de Ouagadougou, au Burkina Faso :

La première dit, qu’autour d’un roi qui rendait la justice, l’attente était longue sous le soleil, la “mère du roi” s’affligea de ce que tous ces gens qui attendaient là avaient faim et leur fit distribuer des galettes. Et d’autres eurent l’idée de faire du dolo (la bière dans ce pays). À l’instigation de la “mère du roi”, tous eurent tôt fait d’apporter chacun de sa production par sollicitude pour les nécessités d’autrui, et c’est ainsi que le premier marché a été créé. Cette histoire précise bien que la chreia de ceux que la fortune a provisoirement démunis est la clef du marché, et que la réciprocité des services prend ensuite le relais pour assurer les conditions d’existence de la société.

Le second mythe dit que les génies du ciel avaient l’habitude de visiter la terre ; mais un jour, un farceur (en général dans les pays africains on dit qu’il est “l’homme”) coupa la liane qui permettait aux génies de remonter au ciel. Les génies vinrent se plaindre au roi qui leur répondit qu’il leur assurerait les vivres jusqu’à ce qu’ils puissent renouer la liane. Mais voilà ! les génies étaient de gros mangeurs et bientôt le roi fut épuisé de donner libéralement, et leur enjoignit d’aller voir du côté du marché. Ils y allèrent et se servirent abondamment jusqu’au jour où ils réparèrent la liane et repartirent au ciel. C’est pourquoi les vieux, qui ont la garde des autels où l’on sacrifie aux génies, peuvent se servir gratuitement à toutes les échoppes du marché. Mais il vaut mieux qu’ils se fassent reconnaître comme gardiens du marché pour ne pas être servis d’une volée de coups de bâtons.

Pourquoi Jean-Pierre Guingané a-t-il associé ces deux contes dans la même conférence sur l’origine du marché ? Ils se complètent, manifestement. La sollicitude est la reine du marché et la “mère du roi”. Le marché procède à une régulation automatique de la redistribution des vivres. Il échappe à l’autorité du roi. La seule suggestion à l’égard du roi est celle de la justice car c’est pour elle que le peuple se rassemble, et c’est elle que les génies demandent en lui adressant leur requête, et que les vieillards entendent faire respecter sous la menace du bâton : justice redistributive et justice corrective donc.

La figure du roi reste néanmoins à préciser. Dans les deux contes, il est la justice, et dans les deux contes il est écarté de la gestion économique ; mais dans le second, il ne rend pas simplement justice aux esprits du ciel, il se porte garant de leur survie et il est responsable de leur nourriture. C’est lui qui leur assure d’abord la redistribution des vivres. Et seulement quand il n’en peut plus, il les renvoie au marché. Le marché est donc l’alternative de la redistribution. La redistribution est la structure sous-jacente du statut royal. Il s’agit d’une structure comparable à celle du marché, une structure ternaire mais dans laquelle un seul intermédiaire joue le rôle de tous les autres : structure ternaire centralisée, qui donne au centre le statut de roi. Toutes les productions convergent donc vers le centre de la cité, et toutes les richesses sont redistribuées à partir du centre. Telle est la fonction de la redistribution.

Mais, dès lors, seul le roi est le siège de cette conscience qui fonde l’autorité de chaque citoyen dans le marché, et qui est caractérisée par l’individuation, la responsabilité et le sentiment de justice, parce que seul il agit et subit à la fois de façon égale (ici les prestations de donner et recevoir). Tous ses autres partenaires dépendent de cette fonction qu’il assume pour tous. Il est responsable pour tous, il est la justice pour tous, il est la parole pour tous, il est l’incarnation du sujet souverain.

Cette structure a l’avantage de sceller entre elles les fonctions sociales selon leur complémentarité de façon particulièrement solide. La cohérence de la totalité de la communauté est plus importante que la singularité de chacun de ses protagonistes dont la conscience individuelle subit alors une profonde modification. La responsabilité et la justice dont la conscience individuelle est dépossédée au bénéfice de la conscience royale se transforment en adhésion à l’autorité du magistère : la confiance. L’allégeance et l’obéissance s’en déduisent, tandis que la relation entre les uns et les autres n’est plus que d’identité. La redistribution scelle les obligations de réciprocité entre elles de façon complémentaire et façonne une totalité engendrant un sentiment d’appartenance collective que l’on appelle donc solidarité.

La redistribution (la réciprocité ternaire centralisée) fut à l’origine de puissantes organisations à la base de grands empires en Asie, en Afrique, en Amérique. Mais elle est fragile car il suffit de décapiter la pyramide du pouvoir pour que toute l’organisation sociale économique et politique s’effondre d’un coup. Tel fut le sort de la Chine impériale et des empires précolombiens mais aussi des royaumes africains et de la monarchie en Europe. Ne demeure aujourd’hui que le principe qui peut encore entrer en compétition avec le marché de réciprocité pour assurer certaines fonctions là où son efficacité s’avère supérieure, ou encore parce que les valeurs qu’il engendre peuvent motiver le choix des citoyens quand l’exigent les circonstances.

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Suite : IV. Le marché de libre-échange

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Notes

[1] Jean-Pierre Guingané (1947-2011) fut professeur titulaire à l’Université de Ouagadougou, chef de département de Lettres modernes puis doyen de la faculté des langues, des lettres, des arts et des sciences humaines de 1991 à 1994. Auteur et metteur en scène, il crée sa propre troupe : le Théâtre de la fraternité, en 1975 à Ouagadougou. Lire de J.-P. Guingané, « Le marché africain comme espace de communication. Place et fonction socio-culturelles du Marché Africain », conférence-débat au Centre Lacordaire, Montpellier, 7 mai 2001, en ligne sur le site de l’Association Cauris.


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