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décembre 2014

II. Le marché de réciprocité généralisée et l’échange de réciprocité

Dominique TEMPLE

Le marché duquel nous nous sommes occupés est le marché direct, le marché de réciprocité de face-à-face, que ce face à face soit singulier ou qu’il se généralise par la multiplication de relations binaires comme un jeu de dominos ou un réseau d’étoiles. Mais le marché de réciprocité s’est développé dans une autre direction à partir d’une autre structure de base tout aussi compétente pour réaliser l’objectif premier que satisfait l’entraide. Cette structure est dite ternaire.

Redisons encore que selon la leçon du philosophe, le marché est fondé par la réciprocité qui est la matrice de ce qui est le propre de l’homme, son humanité, la conscience libre et souveraine qui donne sens à son activité, comme vérité commune ou référence éthique, et que ce bien commun est la raison du bonheur de chacun. Une telle conscience se révèle d’elle-même sans aucun secours autre que sa propre réflexion dans toute structure sociale qui respecte le principe de réciprocité  (lire la définition) . Et dans le face-à-face ou réciprocité binaire nous avons vu que la conscience trouvait son expression objectivement représentée dans la transfiguration du visage de l’autre. L’autre est le verbe devenu chair. Mais l’exigence de l’amitié limitait la réciprocité au vis-à-vis.

Or, la relation à autrui peut se généraliser à tous les humains. Il suffit en effet que l’un reçoive d’un autre ou subisse d’un autre et donne à un troisième ou agisse sur un troisième de façon identique pour être situé dans cette position très remarquable où sa conscience de subir se redouble de celle d’agir, celle de recevoir par exemple par celle de donner tout comme précédemment dans le face à face. Il suffit de trois partenaires pour symboliser ce cycle qui intègre un nombre indéfini de partenaires. D’où le nom de réciprocité ternaire  (lire la définition) .

La différence entre ces deux structures (simple et généralisée, binaire et ternaire) est que le vis-à-vis s’est dédoublé en deux partenaires, et qu’aucun d’eux ne peut témoigner comme précédemment de la révélation dont il est le siège. Aucune transfiguration ne vient prouver la transformation du sujet biologique en sujet humain. Pourtant l’homme du milieu ressent cette transformation, il ressent qu’il est le siège d’une métamorphose qui l’institue en être de parole, mais aussi qu’il est seul à devenir le sujet de cette conscience. Cette individuation de l’être parlant est le principal effet de la structure ternaire [1].

Dès lors l’individu pourrait être tenté de se prendre pour le démiurge, prétendre être à lui seul la source de l’humanité (la Tentation d’Eve). Alors la source dont il s’abreuve se tarit, et sa liberté se crispe dans le pouvoir… Mais laissons cette question du pouvoir de côté. Nous y reviendrons.

La filiation, qui comme l’alliance s’inscrit dans la nature dès le commencement du monde, est une relation ternaire unilatérale qui n’a pas de commencement ni de fin. La fille devient mère sans cesser d’être fille... Mais dans la société celui qui est à la source doit être à son tour nourri par quelque production pour être aussi “recevant” et pas seulement “donnant”. C’est dire que le dernier partenaire, celui qui se trouve au bout de la chaîne doit fermer le cercle en pourvoyant le premier [2] de sorte que tous se retrouvent dans la même situation de redoubler la conscience de l’agir par celle de subir. Et si cette symétrie fait défaut en quelque part l’interruption du cycle condamne tous ses protagonistes à la perte de leur conscience citoyenne : chaque protagoniste est donc contraint au respect de l’intégrité de la structure sous peine d’y perdre son être. Tenir tout autrui comme autre soi-même dans une telle relation, c’est répondre de lui de façon systémique. Le sentiment d’être humain s’acquiert de cette obligation de répondre d’autrui : la liberté de l’autre devient donc l’affaire de chacun, et c’est cela la responsabilité.

Le marché de réciprocité devenu relation généralisée par l’ouverture de la dyade sur la triade conduit à ce que la citoyenneté soit synonyme de responsabilité vis-à-vis d’autrui, et la fonction sociale de la propriété devient celle d’assurer à autrui les conditions d’exercer ses compétences au service de tous. Il ne s’agit pas seulement d’être responsable de la redistribution des services mais d’assurer le plein emploi de toutes les facultés de tous les hommes. Chacun est comptable de l’humanité entière. Telle est la portée éthique de la réciprocité ternaire. On comprend que la parole ne soit pas ici l’apanage de l’un ou de l’autre mais le moyen de délibérer entre les citoyens sur l’opportunité des fonctions de chacun.

La réciprocité ternaire unilatérale est suffisante pour faire naître le sentiment de responsabilité. On peut illustrer celle-ci dans la modernité par la transmission du savoir et l’enseignement, dans les pays qui ont réussi à les soustraire à la privatisation, mais de tels exemples sont peu nombreux. La réciprocité ternaire n’est en effet que rarement limitée à cette unilatéralité, et la genèse de la responsabilité est le plus souvent masquée par la genèse d’autres valeurs, ce qui explique peut-être qu’elle ne fasse pas l’objet de nombreuses recherches.

La structure ternaire est en effet presque toujours généralisée, c’est-à-dire que la dynamique qui va de l’un à l’autre puis au troisième se redouble en sens inverse. Cette réplique qui stabilise la réciprocité de façon symétrique engendre le meilleur équilibre entre la conscience d’agir et celle de subir, et fait alors apparaître une dimension de la responsabilité d’une importance décisive. L’homme du milieu qui reçoit d’un côté et donne de l’autre reçoit à son tour de ce côté pour redonner de l’autre ce qu’il est nécessaire pour équilibrer sa conscience de façon rigoureuse et indiscutable, autrement dit de façon égale. L’égalité fait ici une entrée remarquable car elle vient introduire la quantité dans la qualité. L’égalité conduit la responsabilité vis-à-vis d’autrui à ce que le partage des biens et richesses produits par les uns ou par les autres soit dicté non seulement par la chreia mais par le sentiment qui naît d’une responsabilité ordonnée à l’égalité : ce sentiment est celui de la justice.

Le sentiment de justice diffère de l’amitié qu’engendrait la chreia car il est sans visage, et sans dépendance de la singularité du corps d’autrui. Il ne dépend plus de l’imaginaire des uns ou des autres. Passant outre les caractères particuliers, il s’adresse à tout un chacun, et acquiert une portée immédiatement universelle. Il institue le sujet responsable de la structure du marché comme l’homme juste. Le marché est donc la matrice du sentiment de responsabilité et du sentiment de justice lorsqu’il est développé selon la structure ternaire généralisée.

Ajoutons que déjà du temps du marché direct, la réciprocité de bienveillance peut céder la place à la réciprocité de vengeance, la réciprocité négative. Et que le plus généralement, dans le contrat les termes engagés le sont successivement sous le régime du défi et de la concorde et qu’enfin la discussion conduit à l’équilibre de la juste mesure dont le philosophe fait la règle de la cité, et à la justice corrective de façon à rétablir l’égalité lorsque l’une des parties se plaint d’être lésée ou en rupture de réciprocité.

Alors la monnaie n’est plus monnaie de renommée ni le gage de la rançon mais pour être à la fois l’équivalent général de la réciprocité positive et l’équivalent général de la réciprocité négative, l’équivalent de la justice. Elle tient lieu d’instrument de justice car elle est la matérialisation du prix juste. Sur l’une de ses deux faces elle montre le visage de la justice et sur l’autre celui de la paix.

Nous avons précisé que le marché direct est générateur de l’amitié (la philia) entre les partenaires face à face, et qu’il exclut du titre de citoyen l’intermédiaire, le suppléant, l’employé qui échange les marchandises les unes contre les autres. Le commerçant reste donc hors les murs. Il n’en est plus de même avec la réciprocité ternaire. Le marché de réciprocité généralisée intègre l’intermédiaire comme partenaire de réciprocité à part entière. Il le réintroduit dans la cité en lui conférant une dignité éminente, celle d’être responsable de la justice. Que devient en effet l’employé, le serviteur à qui le producteur ou le propriétaire confiait le soin de servir ses clients, de mesurer et de comptabiliser les achats et les ventes, de tenir le livre de compte des contrats ? Sur l’agora ce petit commerçant donne naissance à l’artisan qui transforme une marchandise brute en une marchandise raffinée ou une production en une autre plus adaptée à la fonction que requiert la demande, le fer en houe par exemple ou le blé en farine. Il mérite par cette industrie un titre de producteur particulier intermédiaire dans une chaîne de réciprocité ternaire.

Le même employé dans le commerce lointain acquiert aussi une compétence productive. C’est lui qui construit les entrepôts dans lesquels les marchandises seront abritées des vents et marées, du soleil et de la pluie, des parasites et des prédateurs. C’est lui qui invente les moyens de transport nécessaires, et qui par son entregent obtient la confiance de l’étranger. Il devient à son tour comme l’artisan un producteur complémentaire dans une chaîne de réciprocité ternaire bilatérale. Le commerçant ne participe pas, avons nous dit, de la réciprocité de face à face et se trouve exclu de la philia des producteurs directs ; mais il participe de la réciprocité ternaire, du marché indirect, et peut se prévaloir du sentiment de responsabilité et de celui de justice mieux que quiconque. Si sa fonction est celle du commerce, alors ce commerce est le commerce de réciprocité. Ainsi le commerçant et l’artisan s’intègrent-ils désormais dans la cité ou entre les cités comme ayant accès aux valeurs éternelles au même titre que le paysan-soldat des communautés primitives ou le citoyen privilégié des sociétés aristocratiques. Et tant que l’échange respecte les équivalences de réciprocité, le marché d’échange de réciprocité mobilise et redistribue les richesses en fonction de leur valeur.

La monnaie est la traduction du prix juste. Mais par l’échange elle acquiert des propriétés d’un nouveau genre. Elle autorise la propriété virtuelle de toutes les richesses possibles qu’elle unit entre elles par la faculté du choix qu’elle confère à son possesseur. Elle est un gage de liberté et pas seulement de justice. Elle apporte de surcroît à qui la possède le plaisir d’être libéré de la contrainte de la réciprocité : elle devient ainsi un objet de jouissance. On comprend alors que son accumulation puisse être une nouvelle raison du marché. Il n’est pas de société qui ne loue le travail ordonné à la production de la richesse et de la monnaie qui la représente. Néanmoins, tant que les hommes partagent la propriété des moyens de production, ils produisent la richesse en toute légitimité et le capital reste ordonné à l’investissement ou à la redistribution.

Suite : III. Les marchés de réciprocité et de redistribution

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Notes

[1] Ce n’est plus la vue le recours nécessaire pour que la conscience prenne conscience d’elle-même mais l’ouïe et, comme le dit le poète, l’homme reconnaît son propre dire dans l’écho de sa parole.

[2] Dans les sociétés archaïques, le premier donateur est la nature. La complétude du cycle incite donc au respect de la nature d’où les rituels à la nature.


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